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Récit de la traversée vu de l'intérieur par Barbara Grollimund

Récit de la traversée vu de l'intérieur par Barbara Grollimund

Le défi de Thierry est colossale, on le sait, 60 kms de nage quand on est amputé des deux bras c'est juste inimaginables mais on l'a déjà accompagné il y a 4 ans sur une traversée Lausanne - Thonon de 19 km et on connaît sa détermination, sa force et son talent de nageur. 
L'équipe est en place au départ sous un beau soleil et prête à se lancer sur un lac bien calme.
On est le «Paddle suiveur » qui surveille, suit et ravitaille Thierry.
Sylvain fait la logistique depuis le bord en nous suivant en camion et il est, bien sur, prêt pour prendre le relai si nécessaire. Vincent étant blessé, il fait la logistique pour nous depuis le bateau avec l'équipe de Thierry.
Teo et moi partons ensemble pour les 5 premières heures de navigation. Le début est facile, le lac est sublime, le soleil bien présent, on rigole ... mais après deux ou trois heures de navigation, le temps se gâte !
On nous prévient qu’un vent de 30 noeuds est annoncé, le ciel devient noir et ça commence à moutonner rapidement !
Teo assure super bien, il a le mental pour commencer à affronter les vagues et le vent, il tient la board comme un chef. On pense que ça va vite passer comme la vieille. Tout se passe bien, on accoste Thierry toutes les heures pour lui permettre de se ravitailler. Mais le vent se fait de plus en plus fort, les vagues aussi d’ailleurs ... on est chahuté de plus en plus, les conditions deviennent délicates !
Vers 20h00, je change de coéquipier, c'est Rémi qui vient alors me rejoindre pour la suite de ce périple. Je suis super fière de mon fils, il a réellement assuré depuis le départ de St Gingolph jusqu’à Evian ...
Remi prend ses marques, il s'attendait sûrement pas à ça... Je chute à l'eau lors d’une manœuvre un peu énergique de Rémi Arhhhh ... la fougue de ses 18 ans !
Malheureusement on doit se mettre rapidement à genoux, l’équibre à deux est vraiment trop dur à gérer dans ces conditions.
Le temps empire, ça souffle maintenant très fort et surtout de travers, les creux deviennent vraiment énormes et montent vite jusqu'à 1,50 m, l'orage se fait presque oppressant partout autour de nous .... 
On reste sur nos gardes mais, pour l’instant, ça gronde assez loin de nous ... De toute façon, on ne prendra pas de risque si ça se rapproche.
Les sauveteurs, omniprésents durant toute la traversée et hyperveillants, seraient même rassurés de nous voir interrompre notre épopée ...
Thierry est tellement chahuté que l'alimentation devient difficile, il ne garde rien de sa boisson énergétique, tout est offert aux poissons ... on passe aux barres protéinées mais seulement deux petites bouchées réussissent à passer à chaque arrêt et quelques gorgées d'eau !
En toute connaissance, on ne lâche rien ... ni pour Thierry ni pour l’association !!
La nuit arrive, Laurent le kayakiste se bat pour tenir le cap dans un vent de travers et/ou de face selon les moments, la pluie s'est aussi installée, le ciel s'illumine de toute part autour de l’équipe ! C'est aussi beau que violent et presque angoissant. Je demande au bateau de rester proche de nous, je sais qu'un dessalage peut vite arriver, et dans ces creux, ça pourrait vite être compliqué. Quand je demande à Laurent si ça va ?, réponse systématique : impeccable, c'est tout dans la tête me dit-il !!! Une force de la nature, un vrai caractère Corse que je bouscule avec mes blagues, je le cherche gentiment, c'est aussi ma façon pour franchir les difficultés. Il n’a jamais besoin de rien, n'a pas mal, ni froid, il parle peu mais j'arrive quand même à le faire sourire voir rire parfois. Son secret un Mars et ça repars ! Je découvrirai d’ailleurs plus tard son filet magique glissé dans son kayak, autonomie complète et un dévouement total à Thierry ... Un sacré gaillard !
Je sens la présence rassurante du bateau qui nous surveille avec Laurent le capitaine , de Chouchou qui nous lâche pas du regard, il ne fermera d’ailleurs pas l'œil de la traversée non plus.
Sur le bateau c'est rude, presque tous sont malades sauf le Laurent, le capitaine, et Chouchou. Ils sont également trempés et le froid de la nuit s'est installé. Ils pataugent même dans 15 cm d'eau et n’ont aucun abris sur le bateau. Plus personne n’a rapidement rien de sec à mettre ...
Après le deuxième gros coup de vent, je dis à Laurent : "ça se calme, ça va aller mieux ". « Heu, la dernière fois que t'as dis ca c'est reparti me dit-il » et ouiiii, j'ai parlé trop vite ...
Thierry aurait aussi besoin que ça se calme, il a du mal à suivre le leurre derrière le kayak, il est trop ballotté de droite à gauche, il est poussé sur le kayak qu'on guide au mieux lui indiquant, soit d’accélérer soit de ralentir. Avec la pluie on ne voit plus rien, le bateau de sécurité se place, à la demande de nos suiveurs, en avant, au large pour nous indiquer le cap à suivre. Rémi change les cyalumes pour rendre le leurre plus visible.
Et voici le troisième coup de vent qui arrive ... allez il faut tenir, passer les creux, je ne ménage d’ailleurs pas mon Rémi pendant cette longue période ... il assure vraiment, il garde sa bonne humeur, un super jeune mon Rémi, toujours tourné vers les autres !
Puis, on devine la pointe d'Yvoire, enfin on la distingue, allez il faut passer, la nuit est bien avancée, ça va sûrement se calmer !!!
Enfin vers 3 heures du matin, je crois, le calme s’installe réellement ... wahoo.... sacrée tempête, heureusement qu'il faisait nuit, ça fait moins peur ...!!!
Tout le monde a froid, la fatigue se fait ressentir mais Thierry lui continue sa route, il nage, il nage encore ... mais d'où vient cette force ??? 
Ça été très dur dans les vagues et face au vent mais il ne lâche rien ... bluffant !!! Il garde le moral et même le sourire ! 
Je n'arrive pas à me réchauffer, je tremble comme une feuille... Etant enfin dans des conditions plus clémentes, je dois laisser Rémi pagayer seul pour essayer de me réchauffer sur le bateau. Chouchou m'enveloppe dans une couverture de survie, j'essaye de retrouver un peu de chaleur sur le pont mais quand on a froid jusqu'aux os c'est pas facile. Cette petite pause me fait du bien, je relaye Rémi pour qu'il puisse, à son tour, reprendre de l'énergie avant qu’on puisse repartir ensemble. Le levé du jour est superbe, rapidement on se réchauffe avec les premiers rayons du soleil ... on va pourvoir avaler les derniers kms !!!
Thierry nous demande la distance qu’il reste à parcourir, comme souvent d’ailleurs durant le parcours, on voudrait pas lui casser le moral mais on ne peut pas lui mentir ... on a perdu de la vitesse et il a laissé de l'énergie dans la tempête ... Allez t'es un Dauphin !!! Go go go 
Encore quelques bouchées de barres et c’est reparti ...
Il trouve encore la force de jouer pour me faire sourire, le grand dauphin m’envoi des giclées d’eau, je rie ... je le regarde dauphiner inlassablement !!!
Tout à coup, on aperçoit le jet d'eau, on sait que ça va être encore long mais on le voit ... On est encore à 3 ou 4 heures de navigation, mais le temps a tourné, on a même le soleil pour nous guider ... le défi va être réussit par Thierry, c’est sur !!!
Les dernières heures sont magiques ...
Sylvain, qui a finalement passé la nuit dans le camion en voyant la tempête et l'orage s'installer, est prêt à intervenir à tout moment, puis, il nous rejoint en kayak depuis l’arrivée ... Aurélien, l'ami de Thierry se jette à l'eau pour nager avec lui les 10 derniers km, puis des bateaux arrivent avec des supporters, c'est la joie ... l’euphorie !!!
Même le capitaine, qui fuit l’eau d’habitude, fera un plongeon pour soutenir Thierry, un grand capitaine bienveillant Laurent 
Sur la dernière longueur, sa femme et ses amis arrivent en pédalos, à la nage pour l'accompagner jusqu’à la ligne d’arrivée ... il va finir son défi en 21 heures, et comme le reste de l’aventure, l'arrivée va être quelque peu chahutée. On nous a prévenu, il faut le faire monter sur la board à l'arrivée car on sait qu'il risque un malaise lors du changement de position et à l'arrêt de l'effort.
Et voilà ça arrive, tout le monde se mobilise pour l'aider à passer ce mauvais cap ... mais après une bonne réhydratation, tout va vite aller pour lui !!!
Une traversée dantesque mais une sublime aventure partagée ...
Merci à Thierry, notre Dauphin Corse, pour cette belle aventure, merci à toute l'équipe du bateau pour sa gentillesse constituée de Laurent, JC, Yan et Aurélien, l'humour et l'assistance durant ces 21 heures, aux nombreux bateaux de sauvetage qui se sont relayés, à Chouchou, à Sylvain et à mes compagnons de navigation Téo, Rémi et Laurent ...
Une bien belle traversée !

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